
Témoignage de Melina Larochelle
Aujourd’hui, j’ai lu un témoignage qui m’a complètement bouleversée. J’en ai braillé parce que, même si je n’ai pas perdu mes enfants, mon cœur a immédiatement reconnu une grande partie de mon histoire.
Avec la vague de témoignages qui circule présentement, je ressens moi aussi le besoin de reprendre ma voix et de raconter ce que ma famille et moi avons vécu avec la DPJ.
Je ne le fais pas pour attaquer gratuitement. Je le fais parce que le silence ne protège personne. Parce que certaines pratiques doivent être dénoncées. Parce que derrière chaque dossier, il y a de véritables enfants, de véritables parents et des blessures qui continuent d’exister bien après sa fermeture.
Pendant six ans, j’ai vécu un conflit de séparation d’une violence indescriptible. Six années durant lesquelles le père de mes enfants s’est acharné à déposer des plaintes contre moi.
Il était le seul à porter plainte.
Pourtant, j’aurais moi-même eu tellement de raisons et de sujets pour le faire. Mais je refusais d’entrer dans ce cercle vicieux. Je ne voulais pas que la guerre prenne toute la place ni que mes enfants deviennent des armes dans un conflit d’adultes.
Je croyais profondément qu’ils avaient le droit d’aimer leurs deux parents et de les avoir tous les deux dans leur vie. Je ne voulais pas les obliger à choisir. Je ne voulais pas nourrir le conflit ni utiliser le système pour attaquer leur père.
Alors je ne déposais pas de plaintes.
Je les recevais.
Encore et encore.
Elles se sont révélées non fondées, mais chacune d’elles réussissait quand même à rouvrir la peur. Chaque appel, chaque rencontre et chaque nouvelle accusation me replongeaient dans cette sensation terrifiante que je pouvais perdre mes enfants.
Je ne comprenais pas pourquoi on s’en prenait à moi. Je ne comprenais pas pourquoi le fait de ne pas riposter semblait parfois me rendre moins crédible. Celui qui multipliait les plaintes était entendu, tandis que moi, qui tentais de préserver mes enfants du conflit, je devais constamment me défendre.
J’avais vécu les cinq formes de violence avec leur père. Pourtant, comme il paraissait calme et que moi, j’étais profondément bouleversée, il était souvent perçu comme le bon parent.
Moi, j’étais « trop émotive ».
Mais comment une mère est-elle censée réagir lorsqu’elle sent que ses enfants lui glissent entre les doigts?
Comment rester calme lorsque chaque plainte fait planer la possibilité qu’on les lui enlève?
Comment expliquer sa douleur clairement lorsqu’elle ne dort presque plus, que son corps tremble, que son esprit tourne sans arrêt et que tout son système nerveux est prisonnier de la peur?
Je n’étais pas trop émotive.
J’étais terrorisée.
Je dormais très peu. Cette situation occupait chacune de mes pensées, du matin jusqu’au soir et souvent pendant toute la nuit. Même dans les rares moments de répit, j’attendais la prochaine plainte, le prochain appel ou la prochaine accusation.
Je n’arrivais jamais à déposer les armes, parce que j’avais appris que le danger pouvait revenir à tout moment.
Cette hypervigilance a affecté mon sommeil, ma santé, mon couple et ma capacité à simplement vivre. J’étais physiquement présente, mais intérieurement, j’étais toujours en train de préparer ma défense, de repasser les événements et de chercher les mots qui permettraient peut-être enfin à quelqu’un de comprendre que je n’étais pas le problème.
Mais ce qui me déchire encore plus que ce que j’ai personnellement subi, c’est d’avoir vu mes enfants subir eux aussi la DPJ.
Je les ai vus être interrogés encore et encore. Je les ai vus porter des questions, des inquiétudes et des responsabilités beaucoup trop lourdes pour leurs jeunes épaules. Je les ai vus commencer à douter de leurs propres parents, comme s’il devait nécessairement y avoir un bon parent et un mauvais parent.
Un enfant ne devrait jamais avoir à choisir entre son père et sa mère.
Il devrait pouvoir aimer ses deux parents librement, sans peur, sans culpabilité et sans avoir l’impression de trahir l’un en aimant l’autre.
J’ai vu une partie de leur adolescence leur être enlevée par les rencontres, les interrogatoires, les évaluations, les conflits et la présence constante d’intervenants dans notre vie familiale.
Des personnes qui auraient dû être là pour nous aider ont pris un pouvoir immense sur nos vies sans connaître toute notre histoire ni ce qui se passait réellement derrière les portes closes. Des perceptions et des décisions ont été construites à partir de paroles rapportées, de versions partielles et de moments isolés.
Pourtant, ces personnes pouvaient influencer notre quotidien, nos relations et même la manière dont mes enfants percevaient leurs propres parents.
Moi, je les voyais changer.
Je voyais leur confusion, leur anxiété et leurs blessures, même lorsqu’ils ne trouvaient pas les mots pour les exprimer. Je les voyais faire des choix pour tenter de survivre émotionnellement à une situation beaucoup trop grande pour eux.
Je voyais aussi mes enfants être manipulés et aliénés. Je sentais nos liens se fragiliser pendant que je faisais tout ce que je pouvais pour les protéger sans les placer davantage au centre du conflit.
J’ai même vu une intervenante crier sur ma fille devant moi pour la forcer à parler. J’ai vu la peur et l’anxiété que certaines rencontres provoquaient chez elle.
Comme mère, assister à cela sans pouvoir faire cesser immédiatement la situation m’a déchirée de l’intérieur.
J’ai essayé de parler, d’expliquer et de faire reconnaître ce que nous vivions.
Mais je n’ai pas été entendue.
Au contraire, ma détresse était utilisée contre moi. Mes larmes devenaient une preuve que j’étais trop émotive, alors qu’elles étaient la conséquence de la violence, de l’épuisement et de la peur.
On regardait ma réaction sans chercher réellement à comprendre ce qui la provoquait.
J’ai vécu de la violence institutionnelle au moment même où j’aurais eu le plus besoin d’écoute, de protection et d’humanité.
J’ai dû me battre pour faire changer l’intervenante. J’ai porté plainte. Lorsque je n’ai pas été entendue, j’ai poursuivi mes démarches. J’ai continué, même épuisée, même terrifiée et même lorsque je ne savais plus où trouver la force.
Finalement, tous les points de ma plainte ont été reconnus.
Mais que fait-on de tout ce qui a été brisé entre-temps?
Une reconnaissance tardive ne redonne pas les nuits perdues. Elle ne retire pas la peur installée dans le corps. Elle ne répare pas automatiquement les dommages causés à une famille, l’impact sur un couple, les liens fragilisés entre une mère et ses enfants ni la partie de leur adolescence qui leur a été enlevée.
Un dossier peut être fermé, mais les traumatismes ne disparaissent pas avec une signature au bas d’une feuille.
Les enfants continuent de grandir avec ce qu’ils ont entendu, ce qu’on leur a demandé de raconter, ce qu’on leur a laissé croire et les choix qu’ils ont faits alors qu’ils étaient encore trop jeunes pour en mesurer toutes les conséquences.
Cela fait maintenant des années que je travaille sur les blessures laissées par la DPJ.
Des années que j’essaie de comprendre, de guérir et de reconstruire ce qui a été abîmé en moi et dans ma famille. Des années que je tente d’apaiser ce système nerveux qui a appris à vivre dans l’attente constante du prochain danger.
Parce qu’on peut sortir d’un dossier sans que le dossier sorte de nous.
Ses traces restent dans notre manière de dormir, d’aimer, de faire confiance, de réagir et de nous défendre. Elles restent dans cette peur sourde que tout puisse encore nous être enlevé.
Je travaille sur mes propres blessures, mais je vois également celles laissées chez mes enfants. Je vois l’impact de ces six années sur leur adolescence, sur leurs choix et sur les mécanismes qu’ils ont développés pour s’adapter et se protéger.
Et pour une mère, il existe peu de douleurs comparables à celle de voir ses enfants souffrir sans réussir à les protéger d’un système qui affirme agir pour leur bien.
Malgré tout ce qu’on a pu laisser entendre sur moi, je suis une bonne maman.
Je n’ai jamais été parfaite. J’étais une mère blessée, épuisée et parfois complètement dépassée par ce qu’elle vivait. Mais j’aimais mes enfants de tout mon être.
Je voulais les protéger, préserver leur droit d’aimer leurs deux parents et leur éviter de porter une guerre qui n’aurait jamais dû être la leur.
Je voulais simplement qu’ils puissent être des enfants.
Qu’ils puissent aimer leur mère sans culpabilité.
Qu’ils puissent aimer leur père sans avoir peur de me blesser.
Qu’ils puissent traverser leur adolescence en découvrant qui ils étaient, plutôt qu’en essayant de déterminer lequel de leurs parents ils étaient censés croire.
En lisant ce témoignage aujourd’hui, j’ai pleuré pour mes enfants et pour tout ce qu’ils ont porté.
J’ai aussi pleuré pour la mère que j’étais : celle qui ne dormait presque plus, qui essayait de sauver son couple tout en ayant constamment peur de perdre ses enfants, et qui continuait d’avancer avec le cœur fracassé pendant qu’on lui demandait encore de prouver qu’elle était une bonne mère.
J’aurais voulu qu’on me regarde vraiment.
Qu’on comprenne que je n’étais pas dangereuse.
J’étais une maman qui avait peur.
Une maman qui souffrait.
Une maman qui essayait désespérément de protéger ses enfants.
Aujourd’hui, je veux regarder cette femme avec tendresse. Je veux lui dire qu’elle n’était pas trop émotive : elle était traumatisée. Elle n’était pas faible : elle était épuisée de devoir être forte. Elle n’était pas une mauvaise mère : elle était une bonne maman placée dans une situation profondément éprouvante.
Si je partage mon histoire aujourd’hui, c’est parce que ces pratiques ont des conséquences bien réelles.
Elles peuvent traumatiser une mère, marquer des enfants, fragiliser des liens, bouleverser une adolescence, affecter un couple et laisser une famille entière travailler pendant des années pour réparer ce qui a été brisé.
Je ne nie pas que des intervenants puissent accomplir un travail essentiel et protéger des enfants qui en ont véritablement besoin.
Mais aucun système ne devrait être au-dessus de la remise en question. Personne ne devrait pouvoir prendre autant de pouvoir sur la vie d’une famille sans chercher à comprendre toute son histoire. Et la détresse d’une mère ne devrait jamais être utilisée contre elle sans que l’on cherche d’abord ce qui se cache derrière ses larmes.
Je n’ai pas traversé ces six années sans blessures.
Mes enfants non plus.
Mais nous les avons traversées.
Je suis encore debout.
Et aujourd’hui, je reprends la voix qu’on a si longtemps refusée d’entendre.